Du Shibari, du sexe et de la douleur

Ceux qui ne savent pas encore ce qu’est le Shibari sont passés à côté d’une pratique très en vogue en ce moment. Il s’agit de bondage. Mais pas le bondage américain popularisé par Betty Page : Le bondage japonais. Des cordes en jute plutôt qu’en coton, d’une longueur calibrée (en général 8m). Des séances souvent assez longues et un rapport intime avec son partenaire. D’ailleurs on dit parfois modèle parce que le côté artistique est mis en avant. Alors que le bondage se contente souvent de peu (un bâillon, une chaise, une fessée …) le Shibari lui, vient avec tout un decorum : Tatamis, bambous de suspension, parfois même kimono. C’est tout une imagerie qui a été récupérée par les occidentaux. Car on fantasme beaucoup sur des pratiques qui étaient au départ des techniques de ligotages médiévales japonaises et qui ont bien plus tard été érotisées et récupérées pour des spectacles de « peep-show ». 

Mais pourquoi les gens pratiquent-il le shibari ?

  • Pour certains c’est un moyen simple d’approcher des personnes du sexe opposé.
  • Pour certains c’est un business. On vend des cordes, on vend des cours.
  • Pour certains le Shibari permet de lâcher prise, d’atteindre un état de conscience modifiée : le subspace.
  • Certains y recherchent la contrainte, d’autres plutôt la douleur (le Semenawa)  
  • Pour certains, il s’agit avant tout de faire de belles photos
  • Pour certains, il s’agit de pimenter sa vie sexuelle
  • Pour certains, il s’agit d’une des nombreuses pratiques liées au BDSM.

Nos motivations sont diverses et variées. Et elles sont loin d’être exclusives : on peut aimer contraindre son partenaire, le baiser après l’avoir attaché et prendre des photos de tout ça … Mais quelle image a aujourd’hui le Shibari et à quel point est elle éloignée de la réalité de ce qu’il est vraiment ?

Le Shibari est souvent considéré comme une pratique plus traditionnelle, plus artistique, plus noble que le bondage. Mais il y a une réelle différence entre ce qui se fait au Japon et ce qui peut se faire ailleurs, au point où les japonais en visite chez nous ont du mal à « s’y retrouver » : ils ne pratiquent pas forcément en kimono, n’utilisent que rarement des bambous pour suspendre, et ont des pratiques souvent beaucoup plus dures et sexualisées. Les pratiques se transforment d’un pays à l’autre. En outre notre rapport au corps, à la sexualité, à la domination sont très différentes de celle d’un américain ou d’un japonais. Il est donc normal que le Shibari qu’on connaît aujourd’hui en France ait ses propres codes, et ses propres valeurs.

On a tendance à rendre le Shibari plus respectable que ce qu’il est vraiment. Parce que ça permet de mettre un pied dans le Bdsm de façon plus acceptable, en mettant en avant un caractère (pseudo) traditionnel et (vraiment) artistique. Si on se contente de ça, on oublie des pans importants de ce qu’il est aussi : de l’échange de pouvoir, de la domination, de la torture, du sexe … On capture, on ligote. Mais avec quelle intention ? Pour certain cela peut être uniquement une volonté artistique. Mais pour la majorité des riggers il y a autres chose. Attacher quelqu’un n’a rien d’anodin. En le laissant sans aucune possibilité de fuir ou de se défendre, on le met à sa merci. Se laisser attacher est un signe de confiance extrême et d’abandon à son attacheur. Attacher quelqu’un c’est aussi rentrer dans son intimité. Le « bunny » sera souvent dévêtu (parce que c’est aussi plus pratique que de perdre ses cordes dans les plis d’un chemisier). On attrape son partenaire, on le touche, on lui fait mal, on passe des cordes à des endroits intimes qui sont en général le territoire du couple. On cherche aussi à provoquer des choses : surprise, peur, plaisir de la douleur, excitation sexuelle…

Cette différence de perception entre ce qu’on pense être la pratique et ce qu’elle est dans sa globalité est un danger. Ces dernières années je n’ai pas eu connaissance de problèmes de consentement dans le milieu Bdsm a proprement parler. On pratique mais on sait à quoi s’en tenir : on sait que le feu ça brûle, que le fouet ça mord, que le couteau ça peut faire saigner. Les conséquences sont tellement évidentes qu’on a forcément conscience des risques (au moins physiques) liés à nos activités. Mais pour le Shibari il en va autrement : on a voulu le rendre mainstream, acceptable. En lui enlevant son caractère érotique, en omettant l’échange de pouvoir intrinsèque à cette discipline, en faisant oublier que le Shibari, c’est du bdsm. Oui, on peut pratiquer le Shibari pour son côté artistisque / apaisant / thérapeutique même . Mais pas le banaliser.

Je ne dis pas qu’on ne peut pas faire du Shibari sans sexe. Qu’on ne peut pas attacher que pour le plaisir de faire des photos. Je dis qu’il ne faut pas oublier ce qu’il est vraiment. Et qu’il faut être clair par rapport à ce qu’on veut mettre dans des séances de cordes. Réassocier le Shibari au SM permettra sans doute de mettre la puce à l’oreille à celles et ceux qui viennent uniquement pour une version aseptisée du Shibari et qui sont confrontés parfois violemment à son côté transgressif.

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